La triste histoire de la rétention administrative en France

4 juillet 2008 - 14h27 - France - Ecrit par : L.A

Les locaux dévastés et à demi calcinés du Centre de Rétention Administrative (CRA) de Vincennes donnent d’abord l’image d’une pitoyable révolte pénitentiaire qui interpelle la société française. Or le bâtiment, malgré ses barbelés, ses projecteurs et ses caméras de surveillance n’aurait jamais du être une prison. Sa fonction première était de « retenir » des étrangers qui ont cru à tort trouver un asile en France, des immigrés qui, pour certains, n’ont commis aucun délit mais sont « irréguliers », c’est-à-dire sans papiers, en attente d’expulsion.

Les vingt-sept CRA qui ont poussé comme des champignons dans l‘hexagone ne seraient donc que "des lieux d’accueil des ressortissants étrangers en instance d’éloignement du territoire français". C’est du moins la définition pudique qu’en donne la littérature officielle du ministère français de l’Immigration. Dimanche dernier, les "retenus" qui ont mis le feu au centre de Vincennes voulaient d’abord s’en prendre à cette hypocrisie officielle.

L’histoire des centres de rétention est un triste et vieux serpent de mer de la République. En 1975, dans un livre paru aux éditions François Maspero, "Une prison clandestine de la police française", j’avais révélé l’existence du premier centre de rétention, celui d’Arenc, installé à l’abri des regards indiscrets dans un hangar insalubre du port de Marseille. A l’époque, c’était une véritable zone de non droit. L’affaire fit scandale, une information judiciaire pour « arrestation illégale et séquestration arbitraire » fut même ouverte par des magistrats puis, en 1981, la gauche légiféra, normalisa et le silence retomba un temps.

Centres saturés

Aujourd’hui, la machine tourne à plein régime, certes en toute légalité mais le problème de fond demeure. Que faire des étrangers en situation irrégulière ? La rétention administrative est toujours la seule réponse. Grâce aux efforts de la CIMADE , admirable association d’entraide oeucuménique, habilitée par le ministère de l’Intérieur à travailler dans les centres pour une mission d‘accompagnement social et juridique, un peu d’humanité est rentré dans cet univers misérable où 35 000 personnes ont transité pour la seule année 2007, parmi elle, 252 enfants ! 1800 places sont disponibles avec une moyenne d‘occupation de 10 jours, c‘est dire que les couchages n‘ont pas le temps de refroidir.

Malgré quelques efforts pour améliorer les choses, les conditions « d’hébergement » restent précaires. Mais le pire, comme le souligne le personnel d’accompagnement, « c’est la détresse psychologique de ces femmes, de ces hommes, de ces familles qui voient souvent leur vie s’effondrer sur une simple décision administrative après plusieurs années passées en France ». Le climat n’a cessé de s’alourdir. Incidents individuels, actions de résistance collective, grèves de la faim se sont multipliés. A vrai dire, nul n’a été surpris par ce qui s’est passé à Vincennes, le plus important et le plus saturé des établissement de rétention.

Dans les locaux, 293 personnes étaient enfermées dans une situation de promiscuité quasi « ingérable » quand un ressortissant tunisien a succombé à une crise cardiaque. Son état avait pourtant été jugé compatible avec la rétention. Peu importe que l’homme ait eu selon la préfecture un lourd passé judiciaire et faisait l’objet d’un arrêté d’interdiction définitive du territoire français pour "des faits de délinquance graves et réitérés, notamment en matière de trafic de stupéfiants, de violence et de viol". Faute d’explications, ce décès a fait monter la tension d’un cran et a été au sens propre comme au sens figuré l’étincelle qui a allumé l’incendie. Celui-çi s’est déclaré en plusieurs endroits du bâtiment alimenté par des matelas en fibres synthétiques. La multiplicité des foyers ne laisse aucun doute, le sinistre était d’origine criminelle et les extincteurs avaient même été vidés. "Il aurait pu tourner à la tragédie sans l’intervention efficace des secours et le professionnalisme dont ont fait preuve les forces de l’ordre qui ont procédé en un temps record à l’évacuation des locaux » raconte un témoin. 18 personnes seront pourtant légèrement intoxiquées.

Ce type de comportement presque suicidaire est d’abord un « appel au secours » affirme un psychologue qui travaille au contact de ces populations. Il n’est pas le seul à lancer un cri d’alarme et les policiers affectés dans les centres de rétention dénoncent aussi une situation éprouvante. Tous le soulignent, la politique du "chiffre"en matière d’expulsion voulue par le ministre de l’Immigration, Brice Hortefeux, a des effet désastreux. Les quotas d’expulsion imposés aux préfectures pompent des moyens administratifs et policiers considérables sans pour autant convaincre de leur efficacité malgré les communiqués triomphants. 30 000 expulsés en un an, en augmentation de plus de 80% ; Le ministre est très fier de son bilan . La frange la plus conservatrice et la plus xénophobe de l’électorat à qui cette politique est finalement destinée y trouve son compte.

Bouc émissaire

Comme si cela ne suffisait pas, le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lebfevre en a rajouté en jetant de l’huile sur le feu de Vincennes et en accusant tout simplement les associations de défense des étrangers sans papiers d’être en quelque sorte responsables de l’ incendie volontaire. Quelles preuves pour se lancer dans une chasse aux sorcières ? Le collectif Réseau d’éducation Sans Frontière (RESF) manifestait devant les locaux quand le feu s’est déclaré ! De là à faire de cette ONG un bouc émissaire de toutes les peurs, il n’y avait qu’un pas qu’a franchi allègrement le parti du Président de la République en réclamant "la plus grande fermeté contre les collectifs qui se livrent à ce type d’actions à proximité de lieux où ils n’ont absolument rien à faire".

Les défenseurs des sans papiers crient à la paranoïa. « Ce serait tellement plus simple, s’indigne l’un d’eux si l’on pouvait soustraire au regard du monde extérieur la misère de la rétention. L’explication de ces évènements est dans le désespoir total de chacun des enfermés et dans la concentration du malheur dans une centaine de cellules ! ». La polémique s’est bien sûr déplacée sur le terrain politique et le député socialiste Pierre Moscovici, cette politique d’immigration conduit à la catastrophe. Au-delà de la gauche, beaucoup de militants chrétiens sont également choqués par la brutalité dont fait preuve le ministre en charge du dossier. Loin del‘angélisme des année 80 et à défaut de solution miracle, ils estiment que « l’étranger, y compris l’immigrant illégal, doit être traité avec respect et humanité, selon les normes d’une société démocratique ».

On en est loin. l’Union Européenne dont la France se prépare à prendre la présidence aurait plutôt tendance à se glisser, au moins sur ce terrain, dans les pas de Nicolas Sarkozy. La « directive retour » adoptée par le parlement de Strasbourg a semé la consternation en durcissant les procédures d’expulsion pour les étrangers en situation irrégulière. La politique de rétention à ses adeptes. Le « vieux continent » semble de plus en plus enclin à se barricader derrière ses frontières et ses fausses illusions sécuritaires mais le débat est loin d’être clos. Sauf pour le sémillant Brice Hortefeux qui continue de comptabiliser « ses » expulsés comme autant de bulletins de victoire. Chacun d’eux est pourtant une déchirure dans l’image de la France.

Source : La Nouvelle Tribune - Alex Panzani

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